lundi 31 mai 2010

De nouveaux crimes d'Israël

La guerre (chaque guerre) est le royaume du mensonge. Qu’on l’appelle « propagande » ou « guerre psychologique », chacun accepte comme juste de mentir pour son pays. Celui qui dit la vérité court le risque d’être catalogué comme traître. L’ennui est que cette propagande est surtout convaincante pour le propagandiste lui-même. Et dès que vous vous êtes convaincu qu’un mensonge est la vérité et que la falsification est une réalité, vous ne pouvez plus prendre de décisions raisonnables. (Uri Avnery)

—What need we fear who knows it, when none can call our power to accompt? (William Shakespeare, Macbeth : Lady Macbeth, Acte V, scène I)

Je viens d'arriver d'un petit voyage agréable, destiné à fêter des amis et à recharger mes batteries avant les examens de juin. Et j'apprends que, pour la énième fois depuis des décennies, le sionisme armé a pris pour cible des civils -naviguant, cette fois-ci, dans des eaux internationales- et n'a pas hésité à perpétrer un nouveau crime multiple [Voici l'info publiée par Agoravox à propos de la flotille attaquée]. Bien entendu, après les meurtres, les pirates (ou, plutôt, corsaires, vu qu'ils ont toujours joui de l'autorisation et du soutien de l'empire) ont procédé à enlever les survivants, blessés ou non.
Les civils des huit bateaux attaqués par les corsaires sionistes tentaient de rompre un blocus qui signifie la mort, la maladie, l'humiliation et toutes sortes de carences à un million et demi de Palestiniens qui sont devenus des parias de bantoustan sur la bande de Gaza, un morceau de leur propre terre d'où ils ne peuvent sortir et où l'entrée est visiblement difficile, voire impossible pour beaucoup. Tsahal coule régulièrement les bateaux de pêche des Gazaouis dès qu'ils s'éloignent un petit peu de la côte, détruit leurs maisons, les pilonne de toutes les manières imaginables, y compris au phosphore blanc (les tirs d'obus atteignent même les installations de l'UNRWA)... C'est pour cela que je me demande si cette nouvelle tuerie aura des conséquences pour les criminels ou pas, comme d'habitude.
Ce que je sais pour l'instant, c'est que des Parisiens, y compris des Juifs qui ont toujours pris parti pour la paix et la justice, manifestent en ce moment, exactement en ce moment, devant l'ambassade israélienne à Paris. Le site d'UJFP annonce courageusement et laconiquement :
Suite aux meurtres de militants de la flottille de la liberté par l’armée israélienne,
rassemblement à l’ambassade israélienne (Métro Franklin Roosevelt ).
Ce lundi 31 mai, 18h30

Premiers signataires à 8h : AFPS (1), Génération Palestine, CCIPPP, UJFP, NPA, les Verts.

Depuis 18h, des rassemblements ont également lieu à Marseille, sur le Vieux Port, à Montpellier, Place de la Comédie, et dans d’autres villes de France. Merci et bonne chance à tous ceux qui luttent pour la justice, en faveur des victimes et contre l'impunité.
Par ailleurs, (cf. Presidencia Española EU)
La Présidence espagnole de l'Union européenne a condamné ce lundi l'attaque israélienne contre la « Flottile de la liberté », une flottille de six navires qui transportait de l'aide humanitaire à Gaza.
Le président du gouvernement espagnol, José Luis Rodríguez Zapatero, a qualifié de « grave » et « préoccupant » l’assaut ce matin de l’Armée israélienne contre une flottille transportant de l'aide humanitaire, dans les eaux internationales non loin de Gaza.
Le secrétaire d'État à l'UE, Diego López Garrido, a condamné les faits et a ajouté que la Présidence espagnole considère « inacceptables » les morts entraînées par l'attaque israélienne.
Le ministère espagnol des Affaires étrangères a convoqué aujourd'hui l'ambassadeur d'Israël en Espagne, Rafael Schutz, afin de lui demander des explications au sujets des faits « très graves » qui se sont produits au sujet de la « Flottille de la liberté ».
On a confirmé qu'après le raid des corsaires israéliens, les humanitaires qui ont survécu, dont trois ressortissants espagnols (Laura Arau, David Segarra et Manuel Tapial), ont été kidnappés et enfermés. La question est donc pertinente : est-il prévu par l'UE la mise en œuvre d'une mission genre EUNAVFOR Atalanta (organisée par les nations européennes pour traquer les pirates somaliens) dans le but de combattre cette flibuste qui sévit au large des côtes palestiniennes et l'insécurité qui en découle ?

(1) Association France-Palestine Solidarité

Article d'Alain Gresh (Le Monde diplomatique)
Joe Sacco : "Gaza 1956, en marge de l'histoire" en prépublication - Futuropolis

dimanche 23 mai 2010

Monet et l'Abstraction

“J’ai toujours ressenti une attirance particulière pour
les productions tardives car elles constituent une sorte
de somme de l’œuvre de toute une vie. Chez les grands
artistes, cette phase voit la dissolution de structures
antérieures au profit de formes parfois visionnaires,
préfigurations de mouvements futurs comme le cubisme
dans le cas de Cézanne ou l’abstraction pour Monet.”
[Ernst Beyeler (1921-2010), Entretien avec Philippe Buettner, 2003]

Monet : Environs de Honfleur. Neige (1866-7)

Je viens de voir le côté Fundación Cajamadrid de l’exposition « Monet et l’abstraction », coorganisée en partenariat avec le musée Thyssen-Bornemisza de Madrid et le musée Marmottan Monet de Paris, qui en prendra le relais du 17 juin au 26 septembre. Cette expo ne reste à Madrid que jusqu'au 30 mai. Vous disposez donc encore d'une semaine pour essayer de ne pas la rater.
C'est une occasion exceptionnelle d'accéder à un peintre indépendant, en quête constante de sa voie : père nomenclator de l'Impressionisme, il mena suffisamment loin sa recherche au point de devenir une référence essentielle de l'abstraction de la seconde moitié du XX siècle.
Le parcours que nous propose la Fundación Cajamadrid nous le montre en train de peindre une saule et l'étang de son jardin d'eau de Giverny grâce à des photogrammes de Sacha Guitry, qui l'enregistra pour Ceux de chez nous (1915), son documentaire sur de grands artistes français comprenant Auguste Rodin, Edmond Rostand, Edgar Degas, Claude Monet, Sarah Bernhardt, maître Henri-Robert, Camille Saint-Saëns, Octave Mirbeau, Anatole France, le comédien Antoine, Auguste Renoir et Lucien Guitry.
Dans la même salle, il y a de superbes photos de ce jardin de Giverny et de son pont japonais prises par Henri Cartier-Bresson en 1954. Monet peignit bel et bien ce pont japonais et sa célèbre glycine 45 fois ! Cet assemblage de jardin et de hantise expérimentale peut suggérer un autre jardin laboratoire, sensu stricto extraordinaire, conçu, aménagé et souvent retransformé par le brésilien Roberto Burle Marx, artiste total et génial, dans son site de Barra de Guaratiba, au Sud de Rio de Janeiro, à partir de 1949. Ses petits lacs affichent entre autres des nénuphars à la structure géométrique, losangée, si ma mémoire ne m'abuse.

Autochromes : Étienne Clémentel, Claude Monet devant le pont à Giverny, c. 1920.
Étang et pont japonais de Giverny, c. 1900.

Cette présentation de Claude Monet (1840-1926) à Madrid nous invite à savourer ce rapport délicieux qu'entretint le peintre parisien avec un territoire extraordinaire : la vallée de la Seine et, au sens large, la Normandie (Rouen, Honfleur, Le Havre) et sa côte de falaises, y compris Étretat et sa Porte d'Aval. Inoubliables sont certaines toiles qu'il peignit à Vétheuil (où il vécut de 1878 à 1889) reproduisant tour à tour son mail de tilleuls sur les berges de la Seine, ses neiges et givres en hiver ou le dégel du fleuve au milieu de sa verdure.
Et on contemple aussi, curieux, ce long dialogue qu'ont établi avec lui des artistes variés de l'Abstraction picturale, tels Zao Wou-Ki (pinyin Zhào Wú Jí : peintre franco-chinois, né à Beijing en 1921), Joan Mitchell (Chicago, 1925-Vétheuil, 1992), Sam Francis (1923-1994), Gerhard Richter (Dresde, 1932) ou Jean-Paul Riopelle (Montréal 1923-2002).
L'UNED a préparé une vidéo au sujet de cette exposition :


Comme à propos de la pertinence de cette exposition, on a pu lire certaines bourdes érudites dans la presse, je trouve approprié de souligner un détail qui prouve l'importance précise de Monet à l'heure de reconstruire l'archéologie de l'abstraction picturale, ce qui ne saurait exclure ou négliger, bien entendu, le poids d'autres apports théoriques en la matière. En 1911, Vassily Kandinsky (Василий Кандинский, Moscou 1866-Neuilly-sur-Seine 1944) publia un essai qui s'intitule en castillan De lo espiritual en el arte (Paidós, 1996) ; Über das Geistige in der Kunst, dans l'édition allemande qui est à la base de cette version espagnole ; Du Spirituel dans l’Art, dans l'édition française. 
Voici un extrait de la préface signée par l'architecte, peintre et sculpteur Max Bill (1908-94), théoricien suisse de l'art concret, qui en dit long sur le moment où l'objet tombe dans le discrédit aux yeux de Kandinsky en tant que must dans un tableau :
"Quizá convenga recordar que el libro de Kandinsky no fue escrito en el vacío y que el artista no llegó a sus conclusiones sin apoyarse en la problemática de su época. En Rückblicken describe así las impresiones artísticas más decisivas de su evolución: "En aquel mismo tiempo tuve dos experiencias que marcaron toda mi vida y me conmocionaron hasta el fondo. La primera fue la exposición francesa en Moscú —en primer lugar el "Montón de heno" de Claude Monet— y una representación de Lohengrin dirigida por Wagner en el Teatro Imperial. Yo sólo conocía el arte realista, casi exclusivamente el ruso; (...). De pronto vi por primera vez un cuadro. El catálogo me aclaró que se trataba de un montón de heno. Me molestó no haberlo reconocido. Además me parecía que el pintor no tenía ningún derecho a pintar de una manera tan imprecisa. Sentía oscuramente que el cuadro no tenía objeto y notaba asombrado y confuso que no sólo me cautivaba, sino que se fijaba indeleblemente en mi memoria y que flotaba, siempre inesperadamente, hasta el último detalle ante mis ojos. Todo esto no estaba muy claro y yo era incapaz de sacar las consecuencias simples de esta experiencia. Sin embargo comprendí con toda claridad la fuerza insospechada, hasta entonces escondida, de los colores, que iba más allá de todos mis sueños. De pronto la pintura era una fuerza maravillosa y magnífica. Al mismo tiempo —e inevitablemente— se desacreditó por completo el objeto como elemento necesario del cuadro. En resumen, yo tenía la impresión de que una parte de mi Moscú legendario existía sobre aquel lienzo".

dimanche 16 mai 2010

Blancs sur Noirs - 11 & 12, par les Bouffes du Nord

Peter Brook et Le Théâtre des Bouffes du Nord avaient déjà monté à Madrid trois spectacles : Sizwe Banzi est mort, The Grand Inquisitor et Fragments, ces deux derniers en anglais. Sizwe Banzi est mort s'inscrit dans le cadre de l'apartheid de l'Afrique du Sud des années 70, dénonce sa violence épouvantable et revendique la condition humaine des maltraités.
Hier, je suis allé au Matadero voir la dernière pièce de Brook et les Bouffes : 11 and 12, qui met sur scène le bouquin d'Amadou Hampâté Bâ "Vie et enseignement de Tierno Bokar" (éd. du Seuil). Aujourd'hui aura lieu sa dernière représentation, à 19h00.
Le sujet renvoie, donc, encore une fois, à l'Afrique, à une partie de l'Afrique occidentale concrètement, et le jeu se développe dans un anglais saupoudré de français, arabe et castillan. Tierno Bokar était un maître malien du soufisme qui prêchait l'humour et la tolérance ; cette attitude disons déiste, antiviolente, antipuritaine et antifanatique fait de Tierno une sorte de Voltaire en pays dogon.
Le titre du montage fait allusion à une querelle religieuse motivée par une prière ; selon une première tradition, celle d'Ahmed Tidjane, il fallait la réciter onze fois, c'est-à-dire, faire glisser un chapelet à onze grains ; selon les tidjanes modernes, la prière se récitait à douze grains. Tierno Bokar penche pour les 11 grains suivant la position là-dessus de Cheikh Hamallah, sans pour autant avoir rien à redire contre l'autre pratique. Néanmoins, ce parti pris le fait encourir l'affrontement des marabouts "orthodoxes" et lui vaut la sanction des autorités coloniales françaises, bêtes et cruelles, qui le condamnent au silence et à l'isolement.
Amadou Hampâté Bâ, un de ses disciples à Bandiagara, évoque Tierno Bokar et beaucoup d'autres souvenirs dans son livre de mémoires Amkoullel, l'enfant peul (Actes Sud, 1991). Il fixe ainsi, noir sur blanc, des trésors qui ont toujours été oraux dans les traditions africaines. Ses textes gardent toujours une pointe d'humour et un beaucoup d'intention, comme on va voir dans cet échantillon révélateur et cocasse (pp 183-4 de l'édition citée ci-dessus) qui est aussi gaîment mis en scène dans 11 and 12 :
À l'époque, sur les vingt-neuf circonscriptions administratives que comptait le territoire du Haut-Sénégal-et-Niger, Bandiagara était l'une des plus importantes, sinon par le nombre de ses habitants, du moins par sa situation politique et économique et la densité de sa population européenne. La ville abritait en effet un bataillon, ce qui entraînait la présence d'une administration militaire comprenant dix officiers et sous-officiers français et d'une administration civile comprenant un commandant de cercle, un adjoint au commandant et six ou sept agents civils français. C'est dire l'importance de la présence française dans la ville, comparée à celle de Bougouni où il n'y avait en tout et pour tout qu'un commandant de cercle, quelques employés et quelques gardes.
Tout ce qui touchait de près ou de loin aux Blancs et à leurs affaires, y compris leurs balayures ou leurs ordures, était tabou pour les nègres. On ne devait ni les toucher ni même les regarder ! Or, un jour, j'entendis le cordonnier Ali Gommi, un ami de mon oncle maternel Hammadoun Pâté, déclarer que les excréments des Blancs, contrairement à ceux des Africains, étaient aussi noirs que leur peau était blanche. Je rapportai sans tarder cette étrange information à mes petits camarades. Une discussion s'ensuivit, si violente que l'on faillit en venir aux mains. Daouda et moi étions comme toujours du même avis, tandis que nos camarades Afo Dianou, Hammadoun Boïnarou et Mamadou Gorel s'opposaient violemment à nous.
"D'accord, criaient-ils, on peut parfois mentir, mais au moins le mensonge doit rester dans les limites permises ! Un mensonge qui veut grimper jusqu'au septième ciel finit par dégringoler sur le nez du menteur !"
Daouda et moi étions extrêmement blessés par les critiques insultantes de nos camarades. La seule manière de les confondre était d'aller nous assurer par nous-mêmes de la réalité des faits, quitte, ensuite, à exiger un règlement de comptes avec nos contestataires. Tout compte fait, il y avait une volée de coups de bâton dans l'air...

vendredi 14 mai 2010

Musique, francomonde et nostalgies montréalaises

Dans le dossier 6 du livre de l'élève de NB 1, on vous propose un parcours francophone à travers la chanson. Les auteurs choisis pour aborder ce sujet sont Tété et Robert Charlebois, ce qui constitue notamment un hommage à Montréal, au Canada, ce pays où les castors refaçonnent le paysage.
Dans le but d'éviter un excès de nostalgie montréalaise, et afin de donner une vision plus variée de la francophonie, nous avons vu aussi dans la salle d'informatique des vidéos d'autres artistes (M C Solaar, Massilia Sound System, Jane Birkin, Khaled, Faudel et Rachid Taha...). En tout cas, pour ceux qui ne sont pas venus aujourd'hui, vendredi d'un mai encore hivernal (j'en connais qui ne voudraient précisément se marier avec l'hiver et qui en ont vraiment ras le bol de sentir le froid, après tant de mois désoleillés), je colle ci-dessous les deux vidéos illustrant les chansons de Tété et de Charlebois que nous avons vues/écoutées : À la faveur de l'automne et Je reviendrai à Montréal. En ce qui concerne Tété, disons qu'il symbolise fort bien le francomonde évoqué par le titre de ce message ; né à Dakar, de mère antillaise et de père sénégalais, il a fait ses études en France, à l'université de Nancy, et il habite entre Paris et Montréal. Pas mal, n'est-ce pas ?


Posté devant la fenêtre / Je guette / Les âmes esseulées / A la faveur de l'automne
Posté devant la fenêtre / Je regrette / De n'y avoir songé / Maintenant que tu abandonnes
A la faveur de l'automne / Revient cette douce mélancolie / Un, deux, trois, quatre / Un peu comme on fredonne / De vieilles mélodies
Rivé devant le téléphone / J'attends / Que tu daignes m'appeler / Que tu te décides enfin
Toi, tes allures de garçonne / Rompiez un peu la monotonie / De mes journées de mes nuits

A la faveur de l'automne / Revient cette douce mélancolie / Un, deux, trois, quatre / Un peu comme on fredonne / De vieilles mélodies
A la faveur de l'automne / Tu redonnes / A ma mélancolie / Ses couleurs de super-scopitone / A la faveur de l'automne
Comment ai-je pu / Seulement être aussi bête ? / On m'avait prévenu / Voici la vérité nue

Manquerait / Plus que le mauvais temps / S'y mette, / Une goutte de pluie et / J'aurais vraiment tout perdu


Je reviendrai à Montréal / Dans un grand Bœing bleu de mer / J'ai besoin de revoir l'hiver / Et ses aurores boréales
J'ai besoin de cette lumière / Descendue droit du Labrador / Et qui fait neiger sur l'hiver / Des roses bleues, des roses d'or
Dans le silence de l'hiver / Je veux revoir ce lac étrange / Entre le cristal et le verre / Où viennent se poser des anges
Je reviendrai à Montréal / Ecouter le vent de la mer / Se briser comme un grand cheval / Sur les remparts blancs de l'hiver
Je veux revoir le long désert / Des rues qui n'en finissent pas / Qui vont jusqu'au bout de l'hiver / Sans qu'il y ait trace de pas
J'ai besoin de sentir le froid / Mourir au fond de chaque pierre / Et rejaillir au bord des toits / Comme des glaçons de bonbons clairs
Je reviendrai à Montréal / Dans un grand Bœing bleu de mer / Je reviendrai à Montréal / Me marier avec l'hiver / Me marier avec l'hiver

samedi 1 mai 2010

Le Balcon, de Genet, au Matadero

Le 1er mai, j'ai vu Le Balcon (1956), fable scénique de Jean Genet (1910-86), version et mise en scène d'Ángel Facio, dans les Naves del Español (ancien Matadero de Madrid). Celui qui avait pratiqué la prostitution dans sa jeunesse à Barcelone conçoit pour la scène, en toute connaissance de cause, un boxon, le Grand Balcon, "la plus honnête maison d'illusions", selon Madame Irma, sa maquerelle. En effet, cette luxueuse maison close materne notamment l'érotique des grands pouvoirs, l'assouvissement des fantasmes les plus prédateurs qui soient : tous les clients se déshabillent et recherchent leurs orgasmes affublés de hauts dignitaires (le juge, l'évêque, le général...). Le luxe consiste donc à revêtir les tenues de cérémonie des détenteurs de l'autorité dans nos sociétés et à adopter leur jargon légitime tandis qu'on se livre à des rapports sadomasochistes. Veblen et Freud auraient certainement apprécié la valeur analytique de cette imagerie. Pourtant, alors que la Vertu se défoule à l'intérieur du bordel, la révolution éclate à l'extérieur. Ángel Facio a choisi de lui donner un visage très espagnol : ses révolutionnaires ont l'air bien II République ; ils évoluent sous des drapeaux anarchistes, brament des litanies libertaires ou entonnent ¡A las barricadas!, l'adaptation CNTiste de la vieille Varsovienne de Wacław Święcicki. Et puis, il a supprimé le sixième tableau de la pièce —qui se joue en dehors du Grand Balcon et qui présente Chantal, Roger et les révoltés— en montant à sa place, un peu partout (dans la salle, dans les couloirs, au bar pendant la pause), une parade révolutionnaire assez convaincante. Vibrant effet, sans aucun doute, mais je me demande bien si les spectateurs ont bien compris certains éléments de la suite, notamment l'acte de Roger au neuvième tableau. Genet, serait-il ainsi bien servi, vu qu'il exige « tenir l'équivoque jusqu'à la fin » dans Comment jouer « Le Balcon » (1) ? Tenir l'équivoque jusqu'à la fin : ça nous renvoie au témoignage de Mohamed Choukri à son égard (cf. Jean Genet et Tennessee Williams à Tanger, Quai Voltaire, 1992) ou la confidence de Genet lui-même dans son livre posthume Un captif amoureux : « Ma vie visible ne fut que feintes bien masquées ». Quant aux rapports entre Le Balcon et l'Espagne (Carmen, l'Évêque, le Généralissime...), Genet avait expliqué (Arts, nº 617, 1er mai 1957):
« Mon point de départ se situait en Espagne, l'Espagne de Franco, et le révolutionnaire qui se châtrait c'était tous les républicains quand ils ont admis leur défaite. Et puis ma pièce a continué de son côté et l'Espagne du sien ».
La révolution, bruyante, pleine de raisons et d'entrain, belle, risque donc de l'emporter, mais dans le septième tableau surgit dans le lupanar un personnage qui aura la clé du conflit : l'Envoyé royal. Soudain, il y voit clair : pourquoi ne pas profiter de la belle allure d'Irma pour en faire la Reine ? Bête superbe ! Cuisses d'aplomb ! Épaules solides !... Tête... La grande pute deviendra la Reine, source de toute autorité ; il suffira de la parer convenablement. D'ailleurs elle serait accompagnée de l'Évêque, le Juge et le Généralissime, les trois Figures du bordel (les clients vont enfin accomplir pour de bon leur délire !), et du Héros (en l'occurrence, le Chef de la Police), qui s'occupera de tuer Chantal, l'égérie de la révolution. C'est ainsi que celle-ci va se dissoudre, vraie proie d'un spectacle faux, dindon de la farce : l'empire de l'image l'engloutit, la mascarade l'écrase ; bref, les Figures l'emportent sur la révolte, le bordel prend le pouvoir. Décidément, les vêtements du peuple et les accoutrements des gloires millénaires ne valent pas la même chose, l'habit fait le moine, on est ce qu'on représente. L'Envoyé s'y connaît :
« Ce qui compte, c'est la lecture ou l'Image. L'Histoire fut vécue afin qu'une page glorieuse soit écrite puis lue. »
À la fin, Roger le révolutionnaire s'en va chez Irma vêtu comme le Chef de la Police (devenu enfin Figure !) et, confondant rôle (ou image) et réel, se châtre en vue de châtrer son archétype : dérision de nous, dérisoires


(1) Texte caustique, qui ne ménage précisément pas les metteurs en scène, publié par Genet en 1962. Il était irrité par certaines représentations dont il avait été témoin (celles de Peter Zadek à Londres et celle de Peter Brook à Paris) ou dont on lui avait parlé (celles de New York, Vienne, Bâle ou Berlin). Pour que ceux qui ont vu la mise en scène de Facio puissent en juger à bon scient, je reproduis quelques extraits des dispositions de Jean Genet à ce propos :
"(...) À Londres, le metteur en scène avait eu l'intention de malmener la seule monarchie anglaise, surtout la reine, et, par la scène du Général et du Cheval, de faire une satire de la guerre : son décor, des barbelés. Des barbelés dans un bordel de luxe ! À New York, le metteur en scène a carrément fait disparaître tout ce qui concernait la révolution. Paris : (...) Les actrices remplacent un mot par un autre, le metteur en scène taille dans le texte. (...) Le plateau tournant —Paris— était une sottise : je veux que les tableaux se succèdent, que les décors se déplacent de gauche à droite, comme s'ils allaient s'emboîter les uns dans les autres, sous les yeux du spectateur. (...) Dans les quatre scènes du début presque tout est joué exagérément, toutefois il y a des passages où le ton devra être plus naturel et permettre à l'exagération de paraître encore plus gonflée. En somme aucune équivoque, mais deux tons qui s'opposent. Au contraire, dès la scène entre madame Irma et Carmen, jusqu'à la fin, il s'agit de découvrir un ton de récit toujours équivoque, toujours en porte à faux. Les actrices ne doivent pas remplacer les mots comme boxon, bouic, foutoir, chibre, etc., par des mots de bonne compagnie. Elles peuvent refuser de jouer dans ma pièce —on y mettra des hommes. Sinon elles obéissent à ma phrase. Je supporterai qu'elles disent des mots à l'envers. Par exemple : xonbo, trefou, couib, brechi, etc. (...) Encore une chose : ne pas jouer cette pièce comme si elle était une satire de ceci ou de cela. Elle est —elle sera donc jouée comme— la glorification de l'Image et du Reflet. Sa signification —satirique ou non— apparaîtra seulement dans ce cas."
À mes yeux, tout compte fait, Facio et ses acteurs se sont plus que bien tiré de ce défi considérable. TROUPE (rôles principaux) : Noelia Benítez (Eliana), Paco Maestre (l'évêque), Yolanda Ulloa (Irma), Sonia de Rojas (Isabel), Celia Nadal (Carmen), Rafael Núñez (le général), Sergio Macías (le juge), Raúl Sanz (Arthur), Mahue Andújar (Arlette), Fernando Sansegundo (Chef de police), Alfonso Delgado (Roger), Nadia Doménech (Chantal).